Gisela Cañas Uribe bei der Arbeit in Kolumbien
Gisela Cañas Uribe accompagnée par PBI à son travail, Colombie

Défendre les droits des exclus

Interview de Gisela Cañas Uribe, défenseuse des droits humains de la Commission interecclésiastique pour la justice et la paix (CIJP) [1] de Urabá, Colombie

Interview de Aline Scherz - Traduction de Kim-Mai Vu

Gisela Cañas est une avocate colombienne qui s'est engagée dans la Commission pour la paix et la justice (Comisión Intereclesial de Justicia y Paz, CIJP). La CIJP se base sur le droit international et sur le principe de la dignité humaine pour soutenir les populations afrocolombiennes, métisses et indigènes qui cherchent à défendre leurs droits de manière pacifique dans les zones de conflits armés. La CIJP oriente les victimes des conflits armés sur les questions juridiques et pédagogiques, offre une assistance psychologique et les soutient dans leurs aspirations à la justice et à la réparation. Elle les aide à trouver des solutions politiques qui mettraient fin aux violences qu'ils subissent.

PBI-Suisse : Gisela, tu travailles pour la CIJP. Les collaborateurs de cette organisation accompagnent des hommes qui ont été expulsés de leur village pendant les conflits armés de Colombie. Quelle sont les raisons de ces expulsions?

Gisela Cañas (GC): Nous travaillons avec des individus qui ont été expulsés de leur village ou qui courent le risque d'être expulsés. Il existe dans la région de Bajo Atrato (dans le district de Chokó du Nord de la Colombie) des groupements militaires et paramilitaires qui poursuivent différents intérêts. Il y a en outre un énorme intérêt économique du gouvernement sur les grandes réserves de pétrole, d'or, de pierres précieuses, de cuivre, de charbon et sur la Panamericana, la route traversant cette région qui relie le Nord au Sud. Pour pouvoir réaliser leurs projets, les entreprises ont besoin de territoire. Les indigènes sont expulsés pour que les projets puissent être réalisés le plus rapidement possible. En effet, avec leur mode de vie et leur philosophie de vie, les communautés indigènes et afroaméricaines constituent un obstacle pour le mégaprojet du gouvernement. Les indigènes sont donc forcés de se réorganiser. Mais ils ne sont pas d'accord avec l'exploitation de leur environnement à travers des projets de mines ou de routes. Des leaders locaux émergent et ont une grande influence dans les communes. Ceux-ci constituent donc un obstacle pour le gouvernement. C'est pourquoi des hommes se font expulser. La plupart des expulsés atterrissent dans les banlieues des grandes villes et deviennent des mendiants. Ce sont des familles de paysans qui labourent leurs terres depuis des générations, et qui ne peuvent pas survivre dans un milieu urbain. [...]

PBI: Peux-tu décrire quelle sorte de soutien vous proposez? A quoi ressemble un accompagnement juridique par exemple?

GC: La CIJP est composée de plusieurs équipes. Il existe par exemple une équipe juridique, psychologique ou pédagogique. Les domaines de travail sont différents. Il y a des communes qui sont accompagnées de façon permanente, c’est-à-dire qu’il y a une personne de PBI qui est constamment avec les gens dans leur village. Je travaille pour l’équipe juridique et dois donc lutter contre les processus juridiques qui inculpent les indigènes car ils n’ont pas voulu quitter leur village. Il y a également toujours des poursuites pénales, car certaines personnes de la commune sont accusées de coopérer avec les FARC, ou même d’être des commandants des FARC. Ces accusations sont ridicules. Comment un paysan de 70 ans ou un père de 13 enfants pourraient être des commandants des FARC? Ces accusations sont une tentative d’intimider et de semer la discorde au sein de la commune. [...]

PBI: Tu travailles depuis plusieurs années en tant que défenseuse des droits humains en Colombie. La CIJP a demandé des accompagnements protecteurs à PBI il y a plus de 10 ans. Peux-tu nous expliquer les raisons qui ont poussé à cette demande?

GC: La CIJP est accompagnée par PBI depuis 11 ans. Le premier accompagnement a eu lieu à Urabá. La CIJP est très présente dans cette région. Beaucoup de défenseurs des droits humains connaissaient de fortes difficultés dans leur travail lorsqu'ils étaient seuls. Dans leur recherche de soutien, ils ont trouvé PBI. La collaboration a commencé dans les années 90 après l’«Opération Genesis» du gouvernement colombien. Cela a été un moment extrêmement difficile et l’envie d’un accompagnement était grande. En effet, dans le cadre de ladite opération en 1997, un grand nombre d’hommes et de femmes ont été expulsés de leur village. Certains d’entre eux ont vécu durant des années dans un stade de football à Turbo. Les seules organisations qui étaient présentes à l’époque étaient PBI et la CIJP.

PBI: Peux-tu nous expliquer dans quel genre d’activités PBI vous accompagne? À quoi ressemble votre collaboration?

GC: Il y a plusieurs sortes d’accompagnements. La CIJP est accompagnée d’une part, lors de ses visites dans les villages de la paix ou dans d’autres communes, et d’autre part, lors de ses rencontres avec des représentants du gouvernement. À Curvaradó, nous avons été accompagnés par PBI de façon presque permanente, et ce jusqu’en mai 2009. D’août à décembre 2008, la CIJP ne faisait aucun pas à Curvaradó sans PBI. Auparavant, il y a eu un grand nombre de menaces téléphoniques et un de nos collaborateurs a même été arrêté et a été retenu durant deux heures. Aujourd’hui, PBI est toujours présente à Curvaradó 25 jours par mois. […]

PBI: La CIJP a travaillé auparavant sans la protection de PBI. Comment la présence de PBI a-t-elle influencé les activités de votre organisation?

GC: Le travail serait très difficile sans PBI. Dans notre région du Bajo Atrato, la situation est influencée par des intérêts divers. La présence des gringos, c’est comme cela que nous appelons les étrangers, est très importante. Nous savons que PBI ne peut rien faire en soi, mais la présence internationale représente beaucoup. Sur le plan international, l’assassinat d’un gringo a bien plus de conséquences que le meurtre d’un paysan colombien. Avec des étrangers, il ne se passe rien car l’État craint les conséquences internationales. La guérilla a également accepté la présence d’étrangers dans cette région.


[1] Site Internet de la Commission interecclésiastique pour la justice et la paix, CIJP 


Projets internationaux > Colombie > Exemple de cas > Gisela Cañas Uribe  
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